La sirène fait silence. La lumière bleue cesse sa course au dessus du camion. Les trois pompiers se relâchent enfin. Mario s’effondre sur le volant. Écureuil s’affale. Pierre, le sergent, descend. Il enjambe les racines du tamarin pour gagner le comptoir décrépit d’un camion bar où une radio monologue :

« Deux heures ! Ils ont mis deux heures à venir ! Les morts attendaient… »

En voyant l’uniforme bleu à liseré rouge, le patron coupe le son.

– Trois cafés! lui demande Pierre.

– Désolé, s’excuse le cafetier. C’est la radio. Ils arrêtent pas de se plaindre.

– Ce n’est rien, ça n’arrête pas, répond Pierre. J’ai l’impression d’avoir enchaîné deux jours de l’an

– J’offre les café Vos gars veulent pas s’asseoir?

– C’est gentil. On repart.

– Du boulot?

– On a fini. Enfin !

– Pourquoi y a tous ces accidents?

– Je n’arrête pas de me le demander.

La grosse pogne de Mario attrape le café. Il engloutit le gobelet sans attendre les autres ni lâcher son volant. Écureuil souffle sur le sien comme si c’était un chocolat. Pierre se perd dans le mouvement brownien à l’intérieur de la tasse.

– Je prends le volant, lance-t-il.

– On est presque à la caserne, chef, bois ton café ! impose Mario.

Le pompier démarre le véhicule pour un calme retour quand le central appelle.

– Que se passe-t-il? décroche Pierre.

– Vélo fauché sur le boulevard Sud, rond point de la Bretagne, explique l’opératrice  Vous êtes à côté, non?

– Et l’équipe C? interroge le sergent.

– Déjà sur Sainte-Marie. Désolée.

– On fait un saut, précise Pierre, le temps de changer de chauffeur.

– Laisse, chef, j’y suis, c’est plus simple! réplique Mario. Le Smur vient ?

– Oui, répond la régulation

– Alors, je conduis, annonce Mario. J’ai un record à battre!

Pierre est fatigué. Il n’a que le temps de s’attacher et le camion s’élance sur le boulevard. Mario est un bon conducteur. Il est six heures. Le soleil est encore raisonnable. L’ambulance jaune du Smur arrive loin derrière. Le regard du sergent se perd dans ses pensées. Le camion s’engage sur le carrefour.

Quelque chose ne va pas.

Pierre aperçoit le 4×4 qui vient par la droite. « Écureuil, ta ceint… » Il ne peut terminer.
Son jeune collègue percute de plein fouet le pare-brise. Le camion part sur deux roues, fait un demi-cercle et se couche sur le côté dans un crachat de moteur et de métal froissé.